Zoss Marie-Laure

Entre chien et loup jetés

         il n'y a pas vraiment de direction, mais le fil intermittent de leur voix perdue qu'ils suivent, sans bien savoir où cela mène, revenant sur leurs brisées quand ils n'entendent plus rien dans l'épais des murs - alors la seule hantise d'aller là, à côté, pour s'arracher à ce qui empêche, continûment, buvant à longs traits froids l'air du dehors, aussitôt le portail franchi, plutôt que patauger dans l'hostile, voix lacée au fond de la gorge, enfants qui cognent à des portes au-dessus de leurs forces, sur les marches de l'escalier triturant les pièces d'un mauvais jeu, aujourd'hui s'en vont sous leur sac - de terre, on pourrait croire, ce sac, brassent les feuilles dans la couche légère de neige, tournent le dos au reste, c'est -à-dire tout d'une journée, d'une vie, comme autrefois filaient quand l'air s'enflammait au tranchant du visage, vers la lisière basse des forêts, les ciels de neige, filaient traqués plus haut, où les prés continuent les jardins, ou par la ruelle de calcaire dans le village en pente, aujourd'hui vont, chaussés de ruines, claudiquant sur leurs vieilles images, condamnés à ne pas

 

          ... on leur dit, laissez là la boîte de vos trésors, vos secrets brouillés au fond des poches, rien ne sert de, alors parlez plutôt

 

          ainsi vont-ils, n'ayant pas su grandir - dérisoires, leurs battues hasardeuses dans les territoires du dehors ? c'est qu'ils vont pour s'arracher du monde qui vacille dès les premières heures, là-bas volent dans leur sommeil au-dessus des toits, sur le vert éteint des haies, par les limites irrégulières entre les pâtures gelées, traversent les champs du ciel jusqu'aux branches nues, leur rage jamais consumée, il faut bien poser les pieds quelque part sous peine de, hâtivement défaire ses paquets au bord des maïs coupés, quand d'autres remuent leur soupe derrière les vitres, sous une lampe basse, que le brouillard escamote derrière les dernières maisons

 

Marie-Laure Zoss, Entre chien et loup jetés, Cheyne Éditeur, 2008, p.19 à 21  (Ce sont les trois premières pages de l'ouvrage)

Ajouter un commentaire