Reverdy Pierre

Flaques de verre

TOUT SE TIENT

          Alors une voix s'éleva, puis se tut. Les nuages ne bougeaient plus sur le ciel trop plat.

          Et même il n'y avait plus de nuages. Les étoiles formaient des pyramides que les enfants détruisaient à coups de boules.

          Des boules de neige.

          Quand il n'y avait plus de pointes, c'étaient des maisons. Quand il n'y avait plus d'étoiles, c'était la nuit, l'ombre et la dernière étoile, la fenêtre allumée derrière un arbre qu'on n'avait pas encore vu.

          Tout à coup une main s'avançait pour éteindre la lampe. Et l'on voyait un moment les lèvres que la flamme faisait saigner. Et la figure. Mais était-ce bien, cette boule énorme, une figure ?

(p.63)

 

À LA LIMITE

          Quand les gens passent la nuit dans l'allèe bleue - la nuit d'hiver. Les branches bougent contre les murs, contre la haie qui se retranche - la barrière enchantée dans le gris plus épais - le trou vivant des ombres.

          Si les lumières courent, si elles naissent et meurent, tout ce qui est devant s'anime et les yeux sont meurtris. Tout ce qui pèse sur cet espace étroit où s'accoude la  nuit.

          La tête a son rayon qui file loin du monde. Le coeur parti à l'aile et faible au souvenir. S'il fait froid dans l'allée vide où le vent s'arrête aux branches qui déchirent - où l'aile immense touche en remuant la pluie - une larme au rebord du toit luisant, un mot qui plane. Et la lumière fixe dans le cadre des lignes - Tous ces gens qui passent le soir d'hiver dans l'allèe bleue et grise qui traverse la nuit.

(p. 143)

Pierre Reverdy, Flaques de verre, Garnier-Flammarion, 1984