Étienne Marie

Le Livre des recels

Près du barrage de l'Amstel ma vie

Se joue à contresens. Les bateaux plats

Sont immobiles, pont bleu pont maigre et gris

D'oiseaux. Sur le grimoire plus qu'une quinte

 

Ma mère flotte dans l'eau tiède, enfant

Énorme de chagrin, outre vieillie

De trop de soins. Je la prends je la berce

Je la perce d'amour. Omphale aussi

 

Perd la mémoire "Alleluia !" Moi je

Regarde ma défroque se coudre à d'autres

Sous les portraits de la Mer Noire, Marie

 

La vraie se joue ailleurs je la reçois

En Cappadoce, le cou cassé. De quoi

J'ai l'air, je me demande. Musique verte    (p.35)

 

"ANA", Neuf sonnets (1972-1974)

 

        On tue une femme ou elle se tue. On ne sait pas. On la retrouve dans le fleuve. On l'a vue sur le pont, il fait nuit. Le fleuve, le pont : un paysage. Ils snt tranquilles et doux, ils possèdent une histoire, permanente. Celle d'une femme qui, différente et la même, a la douleur comme une rage, se voit déteindre assez, dans l'eau des jours, pour se vouloir enfin, trempée, noyée.

        Je l'ai aimée, sa silhouette, je l'ai cherchée dans les chroniques de l'Ile-en-France, dans le journal de la province, debout à feuilleter les faits-divers. Sur la photo, le pont, mais vide. Et l'eau.

        Tu comprends, j'imagine, ce qui se pourrait, là, passer, la Loire comme aujourd'hui, épaisse et plate, et nous, devant son eau, massée de mouvements internes, ou plantée d'arbres pâles ; la terre en ordre, malgré l'odeur des digues ; ça et là les moissons de pierres entassées, de ciels ; et pesamment le chaud qui baigne la ferveur, l'air qui brise le lisse.   (p.157)

 

"PEAGE", (1976-1978)

 

 

Deux femmes robes blanches

    fendues sur le côté

            chapeau

             conique

                                                                                    Hué, la ville

 

               Un filet

           transparent

              et gonflé

            de poissons

Cactus

Maison                   Palmiers

                                                             Hué, la rivière des parfums     (p.275)

 

"KATANA, La clef du sabre", (1986-1992)

Marie Étienne, Le Livre des recels, Flammarion, coll. Poésie, 2011

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