Dubois Jean-François

Jamais bien loin

Les putains du "Cumberland"

croisent haut les jambes

 

belles bien qu'énuclées

ayant bouclé leurs yeux dans leur sac

pour ne pas mentir -   ((p.47)

 

          En attendant la prochaine heure de visite guidée, on peut suivre à pied la voie charretière qui longe le mur d'enceinte vers le nord. À l'angle, on s'assoit dans l'herbe, sous les ombrages en bordure d'une prairie. On ne dispose pour lire, ayant ouvert un roman initiatique d'Henri Vincenot à la page qui décrit ces lieux, au moment où le personnage découvre le chantier de construction de l'abbaye.

            Ou bien on continue sur le chemin qui s'engage au flanc du versant boisé. Monter, tourner, descendre là-dedans pendant plus d'une demie-heure, sans arriver nulle part. Pour ne voir de l'abbaye, entre les branches, que des pans de murettes, dans le grincement des troncs, le frémissement ténu des feuillages, dans les jeux d'ombre et de lumière du soleil à travers les futaies.

          On ne le saura qu'après, toute anecdote mise à part : le meilleur de la visite était là. Chacun défrichant à sa manière, reconstruisant, à travers les mots ou les arbres, l'abbaye idéale.        (p.36)

Jean-François Dubois, Jamais bien loin, le dé bleu, 1994

 

 

Il y a toujours un chien qui court sur une plage quelque part

 

                    Le plus souvent en porte-à-faux dans le réel : l'écriture comme recherche de points d'appui.   (p.10)

 

          Une bétaillère transportant des veaux blanc et noir. L'un d'eux criait. Maintenant, ils doivent arriver à l'abattoir. D'ici une heure, tout le chargement aura été égorgé.   (p.32)

 

          Tu observes d'en haut, l'oeil et le coeur happés, celle qui traverse la place. Quarante, cinquante ans peut-être, dans cette frange d'âge où la beauté semble marquer le pas. Elle court sur de longues jambes gainées de noir. Tu imagines sa vie, ses préoccupations, comment elle est dans l'amour. Elle est belle, tu la sais inaccessible, elle disparaît, mais pendant un instant elle a sauvé le monde.    (p.33)

Jean-François Dubois, Il y a toujours un chien qui court sur une plage quelque part, Extraits de carnets, L'escarbille, coll. les inflammables, 2005

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.