Airoldi Serge

Les Chevaux

          J'ignorais quand ça avait vraiment commencé. Je savais seulement que le désir prend un jour et que, après, tout vient.

          "Vraiment" est la membrane. Il y a le juste avant et le juste après. Il faut guetter les pointillés, les nuages qui cèdent soudain aux poids des eaux, le hennissement. Et ça part.

          Écrire, c'est maigrir, accepter l'orage, le souhaiter même, se vider de ses humidités comme le défunt urine tout ce qu'il sait sur son dernier lit. Je verrais bien la semaine prochaine. Une autre fois. Les saisons ont passé. L'été, l'automne, des hivers, des printemps. Des horizons laiteux, des cris d'enfants sur les manèges, des oies lourdes dans le ciel de novembre.  (p.9, incipit)

 

          Aux alentours de minuit, j'arrivai chez l'ami d'un ami qui regardait la télévision, mangeait des poivrons grillés avec des anchois et buvait de la bière d'importation. Qui sait d'où venaent les anchois ? À Ohrid, les poissons du lac étaient plus fréquents dans les assiettes. L'hôte aux anchois me demanda : "Veux-tu voir le casque de Philippe II de Macédoine ?" Au musée, il réveilla le gardien, le sosie de Beckett en pyjama. Deux heures plus tard, au troisième étage, le casque était là, devant nous, dans une vitrine mal éclairée. Mais l'ami de l'ami n'était plus si sûr.  (p. 26)

 

          Le réel est une clarté pleine de secrets.

          Les mots sont comptés. Il n'y en aura pas pour tout dire. Dire donc l'essentiel : que le liège d'Andalousie s'offre parfois aux flancs des gondoles de Venise.  (p.62)

Serge Airodi, Les Chevaux, La Fosse aux ours, 2004

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