Une cascade

         Pour inaugurer cette nouvelle catégorie de billets, Feuilles d'herbe, un texte que j'aime particulièrement et dont je ne donne ici que le premier mouvement :

         "Le Second silence de Boris Pasternak", un essai d'André du Bouchet.

          Ce qui revient ici est cette question, lancinante, de la place de la poésie en des temps de détresse...

          Quelle est la place faite à la poésie dans Le Docteur Jivago ? Les poèmes de Jivago sont réunis dans la postface du roman, ils sont le "mobile d'une errance qu'ils nomment survie, et le roman défaite", constate du Bouchet. Ainsi, la place de la poésie dans le roman est préservée en étant laissée vacante, hors du roman. Une scène livre cette intuition :

          "Au milieu de la nuit, Youri Andréievitch s'éveilla, plein d'un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l'obscurité vitreuse d'une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d'on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé. La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre. Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Youri Andréievitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l'heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs qui avaient disparu depuis la guerre. Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C'était elle qui dilatait la nuit blanche et l'animait d'un souffle de fraîcheur et de liberté. C'était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d'eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l'apparence mensongère du silence."

          Une présence autre crée cette brèche qui illumine soudainement le paysage et convertit sa fureur en silence, "[informant] le poème différé", (p.123). Jivago se trompe, et le narrateur souligne son erreur, mais c'est parce que le poète a une avance sur le vécu. Il traverse la tragédie et perçoit déjà quelque chose autre qui n'a pas encore de nom. Ainsi, "Dans cette distance, dans cette hauteur prise sur la vocifération, nous sommes au vif de l'apparent détachement de Pasternak, de son désengagement essentiel, de cette liberté plénière si inexplicablement sauvegardée dans l'étau. Nous partageons avec lui cet étrange bonheur" (p.120). Pasternak, comme Jivago, traverse les temps du désastre, il ne s'en écarte pas, il en ramène le tumulte jusqu'à un bruissement de voix humaines sur le quai de la gare. Cependant, cet ajournement inattendu par lequel se glissent les signes d'une liberté et d'une réalité autre n'a rien de métaphysique. C'est le souffle d'une cascade, l'odeur des tilleuls, le bruissement des bouleaux (au début du roman) qui le délivrent à côté de la vie-même. Là advient le poème

          Or ce reflux est le temps de la parole retrouvée, celui où le poète écrit dans la dilatation de "la nuit blanche", mais il est projeté hors du roman, dans "le calme encore à venir" (p.126), de telle sorte que les survivants le découvrent à leur tour comme le silence gagné par la parole fondée en poésie.

          André du Bouchet montre que les terribles événements relatés, les chocs violents de l'Histoire vécus par les personnages, sont, pour les survivants à la fin du roman comme ces cris et ces claquements de bottes dans la gare, rendus au silence par la déchirure du réel provoquée par la cascade. Elle élargit la nuit. Ceux qui longtemps après la guerre et les souffrances lisent les poèmes de Jivago découvrent cette respiration : "La victoire n'avait pas apporté la lumière et la délivrance qu'ils en attendaient ; pourtant les signes avant-coureurs de la liberté flottaient dans l'air.", écrit Pasternak cité par du Bouchet, (p.119).

          

          "Le Second silence de Boris Pasternak" est un essai d'André du Bouchet opportunément rassemblé avec les autres essais de cet auteur à propos de la poésie dans  Aveuglante ou banale, ouvrage publié par les Éditions Le Bruit du Temps en 2011.

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Commentaires (1)

BOULANT Monique
  • 1. BOULANT Monique | 31/07/2014

Très beau texte, merci de me l'avoir fait connaître,

Monique BOULANT

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